Apprendre à compter aux journalistes

chiffres_magnetiques

Je parlais l’autre jour avec Klaims de mon agacement systématique devant les actualités, que ce soit à la radio, télévision, ou presse (ou Web d’ailleurs). Mon agacement porte avant tout sur la gestion des chiffres, et j’y pense absolument tous les jours. Je ne sais pas si je vous en avais déjà parlé ici, mais du coup je vais vous en toucher deux mots, par l’exemple.

– Il y’a quelques jours, la presse se fait le relais du bilan des fraudes relevées pendant le scrutin électoral Afghan. La plupart des organes de presse se sont emparé du chiffre « 200 ». Des fraudes ont été relevées dans environs 200 bureaux de poste. Point, le chiffre s’arrête là. Personne dans les rédaction ne se dit que donner ce chiffre n’a aucun sens ? Combien y’a t’il de bureau de vote en Afghanistan ? On est censé tous le savoir « de base » ? Alors que la plupart des gens seraient infoutu de mettre ce pays sur une carte ? 200 bureaux qui fraudent sur 300, ça n’est pas la même chose que 200 qui fraudent sur 3000 non ? Alors oui on peut se dire que c’est à nous de chercher, qu’il y’a internet, tout ça, mais quand même…

– Autre exemple évident, ces histoires de suicides chez France Telecom. On en parlait encore hier sur Twitter. Moi aux premières heures de la polémique, quand les termes « vague de suicide » ont été utilisé, j’ai pris ma calculatrice, et je me suis mis à chercher les taux de suicide en France et dans le monde, par age et par situation pro. Et quelques heures après cette putain de polémique, j’arrivais à la conclusion que le taux de suicide des salariés chez France Telecom était exactement le même que celui du salarié moyen en France. Ca m’a pris une petite heure, mais voilà. Pourquoi la presse ne se fait jamais le relais de ça ? Pourquoi elle continue à relayer « vague de suicide » et à amplifier une non polémique qui n’a pas lieu d’être ? Je sais très bien pourquoi en fait, ça fait bien 20 ans que la presse n’a plus comme seule vocation à relater l’info, mais aussi à la créer et la générer. Mais Dieu que c’est pénible. C’est hier que j’ai noté qu’un article du Point évoquait ces histoires de stats…

– Un dernier pour la route, celui qui m’exaspère le plus… Vous voyez quand il y’a des manifs ? Il y’a toujours un bon journaliste (tous en fait) pour nous dire qu’il y’a 10 000 manifestants selon la police, et 300 000 selon les syndicats. Dans les deux cas, police et syndicats, il y’a des gens qui comptent… Avec des méthodes de comptage. Mais PUTAIN DE BORDEL DE MERDE y’aura jamais UNE rédaction qui pendant une grosse manif ira envoyer des journalistes pour compter ? Histoire qu’on ai un vrai chiffre, pas arrangé par les flics ou par les syndicats ? Ca coute quoi ? Mais genre rien quoi… Le mec il y va, il utilise la methode des paquets de comptage, et il compte, et basta, le soir au JT le présentateur dira « Il y’a eu 50 000 manifestants selon NOS chiffres ».

Voilà, ce sont des broutilles, je suis certain qu’on peut en relever d’autres. Vous avez des points de ce genre qui vous agacent vous ? Notez que je n’ai rien contre les journalistes, j’ai moi même le statut de journaliste dans mes activités, et je comprends très bien que parfois, on ne peut pas tout dire ou tout faire, mais Dieu que c’est contrariant…

19 commentaires
  1. Mon dieu que c’est vrai tout ça !!
    Pour le coup des suicides chez France télécom, j’avais pas pensé à vérifier par rapport au taux moyen, et pourtant je suis méfiant sur les infos.
    Plus humblement, le truc des produits de l’année élus par un panel de … heu … 100 consommateurs au grand maximum, c’est pas mal aussi. Ils nous prennent vraiment pour des cons … mais parfois, ont-ils vraiment tort ? o0′

  2. dans le genre qui m’énerve, y a l’emploi du terme « plan rouge » sans explications. On l’entend de partout. Une scène tombe au vélodrome –> plan rouge. une fuite de gaz en centre ville –> plan rouge, pourtant dans ces deux cas , ca ne doit être ni les mêmes moyens, ni les mêmes risques derrière.Bref les médias utilisent ce terme sans expliquer ce qu’il y a derrière. Ca sert évidemment a tenir le spectateur en haleine. comme tu le disais, ca créé de l’évènement. 80% des gens se disent, « putain plan rouge ! ca doit être sérieux ». On se dit, le mot d’ordre dans les rédactions, « faire flipper ou polémiquer les gens, c’est le seul moyen que l’on a pour les garder ». Donc on informe pas, on manipule.
    C’est le meme problème par exemple sur des sujets très variés, le principal actuellement étant la grippe A. On joue sur les chiffres pour faire flipper. (petit rappel , la grippe hivernale classique a son pic fait 200 à 300 morts par nuits !). Bref je te rejoins dans ton énervement !

  3. blurp

    Ben, quoi de surprenant au final?
    Cela fait des années et des années que les infos sont devenues un vrai show. La plupart des gens se contentent de ces infos biaisées parce qu’ils ne recherchent pas la précision, mais la sensation.
    « Nos voisins ont eu une galère, tant mieux cela ne m’est pas tombé dessus! »
    Pas pour rien que les torchons comme Voici se vendent sans aucun problème.
    On aurait pu penser, avec l’avènement d’Internet, que les infos se relayant plus facilement et rapidement avec bien souvent différentes sources, on aurait droit à un traitement de qualité, mais la réalité est bien différente, le journalisme s’est peut-être bien trop ouvert au gens du commun.
    Donc oui, je pense (ce post ne reflète que mon avis perso hein, ce n’est pas une vérité absolue) que le niveau de l’information a baissé, plus pour s’adapter au besoin du grand public, qui s’ennuie ferme en attendant le bon petit film de TF1.
    M’enfin rien de spécialement grave, quand on cherche une info, on la trouve assez rapidement. Et les chiffres, même si j’aime la précision, cela ne change pas grand-chose au final quant au résultat. Mais je comprends.

  4. studdywax

    Là, je suis trop d’accord avec toi et je « bloque » aussi sur ces trucs journaleux… mais en plus moi, je m’attarde sur les mots employés en plus des chiffres et je peux te dire que je ne peux regarder les JT de toutes chaînes qu’une fois par semaine tellement l’information me gonfle vu comme elle est traitée. Tes exemples sont bons et il y en a des milliard comme ça…

    bisou ! (c’est la note tendre de mon com)

  5. l’avènement d’internet, des chaines infos, la multiplication des sources pour moi a eu un effet pervers. Celui de générer une concurrence affolante entre toutes ces sources. Du coup je trouve qu’on a un peu l’effet inverse de ce qu’on voulait, c’est a dire s’affranchir des situations de monopoles, ce qui dans le cadre de l’information peut être dangereux (on peut vite tomber dans la propagande). Effectivement quand on cherche on trouve. Mais quand on trouve 10 chiffres différents pour la même info, 10 versions différents, laquelle croire ?

  6. précision parce que je suis peut etre pas très clair : la concurrence affolante amène pour moi la volonté de sensationnalisme…

  7. Tu as fait des formules Excel ?

    Parce que si c’est le cas, JE SUIS DRÔLEMENT IMPRESSIONNÉE !

  8. ok

    Sur les suicides je ne suis pas d’accord, ce qui est important ce n’est pas de comparer le taux de suicide national mais l’évolution du taux de suicide dans l’entreprise, pour savoir si l’entreprise a un impact sur ses employés.

  9. ok > l’évolution des taux de suicide n’est pas imputable à la seule responsabilité de l’entreprise : il faut toujours comparer par rapport au national. La crise actuelle peut avoir une grande influence par exemple, c’est pourquoi se focaliser sur les données interne SANS les mettre en parallèle avec les données national conduit à une mauvaise interprétation.

  10. Thomas

    ah? Parce que vous lisez/regardez/écoutez les infos vous?
    Moi je lis pingoo.com, au moins je suis sur de voir des pingouines ^^

  11. une chose me perturbe au niveau des chiffres également, et ca rejoins la remarque sur l’évolution dans le temps.
    On tombe souvent dans le syndrome du « c’était mieux avant ». Mais en gros est ce qu’on avait autant de moyens de compter / vérifier il y a 10/20/50 ans que maintenant ? Un chiffre sans repère historique ne vaut rien

  12. Gunthar

    Comparer le taux de suicide chez FT à celui des actifs de la population générale n’est pas suffisant… Il faudrait déterminer des comparables avant de tirer de conclusions définitives et prendre des items du type : grande entreprise, directions à réseaux, phase de restructuration, âge, profil technique etc. Il est nécessaire de définir des types. C’est logique, car il est absurde de conserver dans la base de comparaison avec les salariés de FT des actifs intervenant dans des TPE de 2 personnes, des professions libérales, des taxis, des chômeurs etc. Il est par exemple notoire que les chômeurs se suicident plus que la moyenne ; or, ils apparaissent dans les stats comme « actifs » (ie: « en âge de travailler »), et ici ils contribuent à remonter la stat. Et ainsi de suite. Le commentaire du statisticien interrogé par Le Point est donc plus qu’étonnant.

  13. jipe

    Billet sponsorisé par les afghans, FT et la police, c’est évident !
    Plus sérieusement :
    N’empêche que j’ai fait une recherche google aujourd’hui sur les suicides, et t’as pas forcément tort (sauf que j’ai trouvé la moyenne nationale un petit peu moindre)

  14. erwan

    le journalisme c’est un statut ou un sacerdoce ?
    Quand je lit bakchich j’ai l’impression que les journalistes savent compter. quand je lis d’autre journeaux beaucoup moins. La faute aux journalistes ? à leurs patrons ? ou à leurs lecteurs ?

    Pour l’instant je suis journaliste dans une boîte ou l’on embauchait des gens qui savent compter plutôt que des journalistes pour faire un boulot de journaliste. Les actionnaires et les lecteurs ont changé, il n’est plus question de compter mais de débiter, je vais donc changer de métier.

  15. fransouwap

    hello
    je travaille dans le milieu de la presse et plus particulièrement dans l’infographie : c’est à dire que mon rôle est de traduire graphiquement des informations, et la plupart du temps… donc chiffrées ! exemples simples : courbes, barres, camemberts. J’aimerai apporter mon témoignage sur ta note : tout d’abord ce que tu es dit est tout à fait vrai, les journalistes n’accordent que peu de temps, d’espace et de réflexion sur la « matière » chiffre, la statistique pour faire court.
    J’ai ma petite idée sur cette carence : d’une part la presse française est beaucoup plus une presse d’opinion qu’une presse d’information : l’objectif numéro 1 d’un rédacteur est de réagir, en gros de donner son analyse sur tel phénomène, ou d’exprimer un point de vue, sa perspective sur tel fait. Et bien moins de vérifier, de faire ressortir un fait d’une série de données, ou encore de donner des clés au lecteur pour qu’il se fasse sa propre opinion. C’est notable quand on connait la presse étrangère, car c’est tout l’inverse chez les britanniques (presse sérieuse s’entend, pas the Sun donc) ou chez les espagnols.
    D’autre part, il est intéressant de savoir que les journalistes sont, dans leur écrasante majorité et depuis des générations, des gens d’écriture. La plupart sortent de filières littéraires et ne comprennent que pouic à l’éco, la stat, le sens des chiffres. L’engouement bien connu des journalistes pour les sondages est à mon sens encore une preuve de plus de leur manque d’intérêt pour la stat, car est un sondage n’est souvent qu’une partie d’un fait d’un phénomène, qui plus est facile à orienter et à réinterpréter. Quant bien même ils s’intéresseraient aux chiffres, ils n’ont pas vraiment intérêt à le faire : leurs chefs de rédaction sont du même tonneau, et n’attendent pas vraiment autre chose de leur part que du style…

  16. fransouwap

    Au fait pour les suicides : j’ai fait un sujet là-dessus il y a quelques semaines, et le taux de suicide au travail (c’est à dire sur le lieu de travail) chez France Télécom est légèrement supérieur à la moyenne des populations actives (ma yé né mé rappelle plou les chiffres exacts). Le taux de suicide dans la population totale est lui, bien sûr, nettement supérieur (on se suicide plus volontiers vieux en fait, c’est drôle ! hum…) mais ce chiffre se heurte à une difficulté : comment détermine-t-on qu’il y a eu suicide ? beaucoup peuvent tout à fait passer pour des accidents, des surdoses de médicaments… Difficile de chiffrer une donnée qui dépend de la volonté d’une personne qui, par définition, n’est plus là pour en parler !

  17. fransouwap > commentaire très intéressant que le tiens. Ce qui m’a interpeller dans ce que tu disais, c’est que la presse écrite est une presse d’opinion et pas de fait.

    Mais finalement n’est ce pas là tout le charme de la presse ? à savoir que l’on va certes donner une information via le prisme déformant de nos convictions, mais cela de façon « ouverte » c’est à dire sans présenter ses propos comme LA vérité absolu (ce qui est la tendance du journalisme télé).

    Si les gens assumaient plus les propos partisans (ce qui n’empêche pas d’être un minimum objectif et ouvert) les lecteurs que nous sommes développeraient peut être plus de sens critique.

  18. Thomas

    Je me permets une legère disgression.
    Pousser la réflexion de Pingoo un peu plus loin pourrait amener à ce que la plupart d’entre nous n’aurait plus le temps de lire l’information. Je suis abonné au « Zeit », journal allemand hebdomadaire. Chaque jeudi je recois 100 pages d’information que j’estime meilleures que celle d’un « Bild » ou d’un « Sun ». Je ne lit que 10% à 20% de ces 100 pages, parfois plus quand je prends mon temps le weekend.
    Pour un journaliste, faire de l’analyse pour ses lecteurs est louable, mais un article du « Zeit » fait 3 pages quand un article sur le même sujet dans d’autres journaux fait une colonne.
    Les journaux papier ont tous la même contrainte: la place et le temps, surtout les quotidiens qui doivent « fournir » de l’info. Je pense qu’il est plus difficile qu’on le croit de trouver la juste mesure entre tous les composants qui font un bon article. Mais je repète, la reflexion de Pingoo est juste, mais de là à trouver cette qualité d’analyse dans tous nos quotidiens…
    Désolé pour ces références outre-Rhin, je pense que le débat dépasse les frontières des langues ;)
    fransouwap ta remarque est pertinente, merci de m’ (nous)avoir apporté cette lumière.

  19. riri

    D’accord avec toi Pingoo. Comme pour la pub l’autre jour (ma réaction à ton billet sur les billet sponso.) je ne regarde pas les infos à la tévé, le les écoutes pas à la radio, et ne les lit pas dans la presse.
    En fait, je suis comme Thomas, je le lis que Pingoo ^_^

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