Photojournalisme : Horror is beautiful


Ça n’est pas la première fois que je me fais cette remarque, à chaque fois pour des sujets différents. Le rapport à l’esthétique qui entoure le photo-journalisme d’une manière générale… Ce rapport me met mal à l’aise, et de plus en plus avec le temps. Je n’arrive pas bien à comprendre pourquoi.

Globalement la photographie sur le terrain, le reportage photo, a toujours été une noble activité, qui jusqu’à récemment était encore ultra valorisée dans les rédactions. D’ailleurs objectivement, le métier était forcément un vrai métier de baroudeur, dans les années 60, 70, le mec se barrait sur le terrain, hostile pour X raisons (guerre, catastrophe naturelle, etc), et devait se démerder avec son boitier argentique, ses péloches, ses réglages à la volée, et surtout il était seul sur place, au pire 3 ou 4, mais voilà, chaque événement était limité par un nombre limité de photographes et de clichés exploitables, rendant la tâche relativement héroïque.

Aujourd’hui les rédactions ont toutes flingué les budgets alloués aux grands reporters photos, les agences photos sont à la rue, et seules quelques grandes agences de presse internationales se chargent de faire le tri au milieu des millions de photos publiées sur le Web, que ce soit par des pros ou des amateurs, eux même équipés d’appareils tout à fait corrects pour des résultats esthétiquement saisissants.

Du coup ça donne quoi ? A une époque ou l’information était illustrée de manière brute et dénuée d’esthétique, la dite information était centrale, le consommateur moyen d’info s’attardait plus sur les chiffres, les individus, les bios, que sur le choc de la photo, qui restait là en complément de l’info, un complément quasi ludique.

Il me semble que ce temps est plus ou moins passé, aujourd’hui l’esthétique doit faire partie de l’info initiale, sinon elle n’est plus vue. La photo avec le joli flou et mes jolis contrastes doit introduire la lecture, et le moindre passant ou journaliste de passage équipé d’un reflex se transformera, non pas en grand photo-reporter, mais en mi-journaliste mi-illustrateur de circonstance.

Vraiment je vous livre ça de manière assez brute, je ne sais pas du tout ce qui me gène là dedans… J’adore la photo, vraiment, mais j’ai de plus en plus de mal à prendre du plaisir à trainer sur The Big Picture par exemple, alors que pourtant les photos y sont hallucinantes, mais je m’y perds, ça n’est plus de l’info, c’est du cinéma. Certes les images sont vraies, mais les traitements, les réglages, et surtout l’agrégation et le regroupement de toutes ces œuvres transforme l’information en musée, et c’est d’autant plus impressionnant quand l’information concernée est dramatique, voir horrible. On joue sur la rétine, sur l’adrénaline, c’est peut être ça qui m’angoisse.

Je vais vous donner trois cas de photos, à chaque fois que j’ai vu ces photos, j’ai eu ce malaise, et envie d’écrire ce billet, probablement pour des raisons différentes d’ailleurs.

Premier cas, Aisha.

Tout le monde a vu cette photo, photographie de l’année, cette jeune fille de 18 ans devient le symbole de bourbier Afghan, les Talibans sont toujours présents sur la région, bouh les vilains. Il y a 30 ou 40 ans ce genre de photo aurait été l’élément d’un véritable reportage, d’une immersion, et d’une vérité, qui même si elle reste journalistique, pouvait au moins avoir quelque chose de brut.
Alors que froidement, la vérité est tout autre, si cette photo a cet impact, c’est que la nana en question, Aisha, est magnifique, que la situation est absolument horrible, et quand on creuse un peu plus et qu’on comprend que non, les talibans n’ont peut-être rien à voir dans cette affaire, que l’histoire est probablement montée et transformée, et que voilà, l’esthétique fait l’info et le ressentiment.

Deuxième cas, Florence Cassez.


Alors là c’est compliqué de ne pas tomber dans le procès anti-bonasse. C’est même probablement pas très sain de mettre ce point en avant, mais peu importe. Oui cette fille est jolie, vraiment. Ça aide probablement dans le combat pour sa libération, si Florence Cassez avait été un routier bien gras de 50 ans, on en aurait pas autant parlé. Mais la mise en scène photographique sur tous les articles qui parlent de son cas, avec en particulier cette photo, qui a trainé sur TOUS les sites de presse, rha… Et la plupart des photos de la demoiselle reprennent la même pose, avec le même joli flou, et le même joli barreau (alors que des photos de Cassez sans les barreaux et sans le regard de chat poté existent en masse dans les bases de données photos des organes de presse).

Troisième cas, le Tsunami japonais.


Vous avez compris l’idée je suppose, même si ça n’a pas de sens, ça m’angoisse. Cette photo est trop belle, trop parfaite, une fois encore trop esthétique, trop bien composée (au sens technique) pour être une information. Et pourtant ça en est une. On fait quoi avec ça, on regarde et on se dit « putain, il sont bon ces photographes japonais » ? Et basta ?

Bref. Voilà. C’est probablement une névrose à moi, passagère. Mais bon…
12 commentaires
  1. Je renvoie à ce livre de Georges Didi-Huberman, Images malgré tout qui est pile poil dans le sujet que tu traites.

    http://www.erudit.org/culture/.....8199ac.pdf

  2. studdywax

    Je me suis demandé la même chose il n’y a pas longtemps Et bizarrement j’ai les même points de comparaisons avec toi, bigpicture, et autres sites photo-actu, et ces trois photos que tu as pris sont très bien choisies

  3. Smith

    Considérations intéressantes, notamment la fin de ton billet, j’aime bien.
    .
    En réfléchissant juste une minute, je me dis que les photos chocs des années 70-80, qui nous ont marquées , et qui étaient en général retenues et publiées faisaient partie de sets de 1000, 2000 3000 images prises par un même photographe qui couvrait tel ou tel événement, seul, ou pas, non ? Puis il revient a la maison, il va vendre son boulot, l’agence choisit, achète les plus … les plus quoi ? les plus « ESTHETIQUES », les plus vendeuses… C’était presque pareil en fait ?
    La différence : avant c’était une poignée de professionnels avec chacun des millers d’images, de nos jours, ce sont des dizaine, centaines, milliers etc de millers de particuliers photographes/reporters potentiels des évènements qu’ils vivent.
    J’ai pas l’impression que le critère d’esthétisme à la publication ai tant que ça changé.
    .
    La ou je te rejoins, c’est qu’on a perdu la notion de reportage complet.
    Par contre c’est de l’immédiat, ce qui n’est pas non plus dénué d’intérêt, malgré que cela ne nous assure pas non plus d’une plus grande proximité de la « vérité » de l’information.
    Bon, faut accepter que les temps changent, en fait, pas seulement la technologie mais la société, et la presse elle même a évolué, sûrement passke nous, le client, on a changé aussi.
    Un exemple qui illustrerait bien ma pensée : le mensuel « Actuel » que tu as bien du connaître, assez typique de que tu évoques, n’existe plus depuis bien longtemps, et son public non plus, très certainement.
    .
    donc oui, nostalgie…
    Ce qui serait bien c’est que y’ait les 2 ^^

  4. C’est amusant, je parlais du sujet autour d’un café il y a 10 minutes de ça justement !

    J’adore BigPicture mais il me manque de plus en plus cet ancien concept qui était le reportage photo. A savoir une série d’images du même photographes avec une cohérence et une histoire.

    Il ne reste plus qu’à aller en septembre à Perpignan pour admirer les séries de Visa Pour L’Image…

  5. Nitram

    Autrefois une grosse partie des photos étaient des instantanés, souvent un peu flous qui accompagnait un texte de fond avec une histoire. Maintenant nous sommes face à des médias et des lecteurs illettrés, au sens où l’on n’accorde pas pas d’importance au texte. Seule l’image c’est à dire la forme est importante au détriment du fond l’analyse. Regardons les trois images que tu nous montres. Cela empeste le super artificiel, l’ultra composé, l’ultra chiadé pour soit disant faire beau et vrai. C’est tellement faux que cela en devient risible. Je ne veux pas dire là que la femme afghane et la femme japonaise ne souffre pas, mais l’esthétique tue la véracité et l’émotion qui devrait se dégager de ces photos, a contrario de cette photo de la guerre du Vietnam prise dans une fraction de seconde

  6. matth

    Alors autant je te rejoins sur la question du reportage complet pingoo,sur le côté baroudeur des anciens photographes (je sais ça m’a toujours fait rêver…) autant je comprends pas du tout ton argumentation sur l’esthétisme de l’info… Dans les trois cas que tu as cités il y a par rapport à la toute première photo une grande différence : le photographe à le temps! Résultat il peut soigner son travail. Mais je vois pas en quoi la même photo du tsunami en floue avec un cadrage moyen serait plus pertinente que la photo bien léchée…

  7. Wotano

    voila l’histoire de la 1er photo (au cas ou quelqu’un ne connaitrait pas deja cette histoire)

    http://fr.wikipedia.org/wiki/N.....B%8Dc_Loan

    dixit le photographe

    « Le général a tué le Viet Cong, j’ai tué le général avec mon appareil de photo. Un cliché instantané est l’arme la plus puissante au monde. Les gens lui donnent foi; mais les photos mentent, même sans intention de manipulation. Elles ne représentent que la moitié de la vérité… Ce que la photo ne dit pas, c’est « Qu’auriez-vous fait à la place du général, à cet endroit et à ce moment précis, pris dans le feu de l’action, et que vous veniez de capturer un gars des factions ennemis, qui viendrait juste à l’instant de faire sauter un, deux voire trois Américains? »

  8. Rod

    moi ca me va le coté esthétique. Big Picture, c’est juste magnifique à chaque fois … et c’est horriblement beau. Pendant longtemps, c’était juste des clichés informatifs, now, y a de vrais regards, limite des directeur photos de l’info … et tant que l’esthétique ne gache pas l’info, je ne vois pas en quoi le « trop beau » est un probleme.

  9. Frank

    Si tu t’intéresses à ce sujet, tu peux jeter un coup d’œil à certains livres-photos sur la guerre la prochaine fois que tu iras dans un grand magasin.

    C’est frappant l’évolution de l’image, tu passes d’images violentes (ex: Vietnam), reflet de la réalité, à des images de propagande rendant presque la guerre propre (ex: 1ère Guerre du Gofe). Tu as des exceptions lorsque les belligérants ne peuvent maitriser l’image (ex: Yougoslavie) mais ça reste différent.

    Cependant, les photos que tu montres sont complètement différentes, guerre, catastrophe naturelle, prisonnière.

    UN SIÈCLE DE GUERRE
    Luciano Garibaldi est intéressant mélange photos et histoire.

  10. Frank

    Pour la 1ère photo, il existe également une vidéo où l’on voit le gradé (?) abattre l’homme.

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