Thornytorinx, l’autodafé

thornytorinx_cover1.jpgJ’ai décidé d’inaugurer mon retour sur Pingoo par ce nouvel exercice de style : l’autodafé. Pourquoi ? Parce qu’être méchant est toujours plus drôle que d’être gentil ! Mais que ce soit clair, l’autodafé, le vrai, et la censure, sont contre ma religion. En outre, il m’arrive, lorsqu’un livre m’a particulièrement mise en rogne, de le jeter à terre et de crier « autodafé ! ». Cela me soulage et ne gêne personne, si ce n’est le chat qui se l’est pris sur le coin de la figure.

Voici donc l’objet de ma dernière vindicte : Thornytorinx, de Camille de Peretti. L’éditeur le qualifie de « roman d’inspiration autobiographique », nous reviendrons là-dessus, car je ne suis pas tout à fait d’accord, voire pas du tout en fait !

camilledeperetti1_400×472c1.jpg Déjà, la donzelle avait attiré mon attention lors de la sortie en grand format du bouquin. Ses interviews me laissaient perplexe et légèrement mal à l’aise. À la TV surtout. Car cette jeune fille est belle. Très belle. Très très belle. Et cette charmante « princesse » comme elle se qualifie dans le livre, débitait autant de conneries au km que ses yeux étaient profondément bleus. Elle expliquait au public que son livre était le témoignage de son expérience vécue (on commence à s’éloigner du concept de roman, je signale…), celui d’une femme « boulimique-anorexique ». Et c’est clair. C’est bien ce qu’est ce livre : tout, tout, tout vous saurez tout sur le vomi. Le premier vomi, le vomi dans la rue, le vomi sous la douche, le vomi sans bruit, le sac à vomi… Où, quand, comment, pourquoi. C’est clinique et froid. Bien décrit. Je ne dirais pas « bien écrit » car la narrativité est secondaire dans ce texte. En tout cas, cela interpelle.

Sauf que. Sauf que lors de ses interviews, la petite Camille nous racontait que oui, sa mère l’y avait poussée, que non, elle ne faisait pas de thérapie, que oui, elle était toujours anorexique mais heureuse, tellement heureuse de rendre son vomi public et de l’assumer pleinement ! Bref, que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Mouais. Alors, comment dire, je l’ai déjà évoqué auparavant, mais j’ai été directement concernée par le sujet et je connais bon nombre de femmes qui le sont ou l’ont été. Du coup, ces propos pour le moins puérils et sans aucune réflexion me laissaient systématiquement pantoise et me hérissaient les poils (des bras, parce que je suis toujours parfaitement épilée…). J’étais décontenancée devant cette poupée qui vantait les mérites de la régurgitation avec un sourire d’ange.

Du coup, une fois son livre sorti en poche, j’ai voulu affiner mon jugement : AU-TO-DA-FÉ !
Dans ce témoignage qui n’a rien d’un roman, Camille de Peretti raconte l’histoire vraie de Camille de Peretti. Tout est écrit à la première personne, sans fards ni mensonges. Nous sommes bien dans le témoignage et Camille ne s’en cache pas. Elle assume pleinement.

La différence avec la fiction est patente. Dans une fiction, un contrat de lecture se met en place entre l’auteur et le lecteur, nous permettant de prendre de la distance. La fiction a cette magique possibilité, par l’intermédiaire des processus narratifs, de nous rendre sympathique un serial killer, de nous faire croire que Harry Potter peut lancer des sorts, que Phèdre est la fille de Minos et de Pasiphaé. Le tout dans le cadre du livre, de l’objet du livre, du temps du livre. De l’œuvre. Au final, on sait que tout cela est faux, ou tout du moins pas tout à fait vrai, et ce qu’il y a de fabuleux là-dedans, c’est que ce filtre de l’imaginaire nous permet de prendre cette fameuse distance intellectuelle et de décrypter les différents niveaux de lecture, d’en tirer une vision du monde, de soi, des autres, de réfléchir.

Mais dans le témoignage, surtout si l’on a identifié la personne, rien de tout cela. Tout nous est donné à vif, en pleine face. C’est intéressant, mais il ne faut pas se louper. Et la princesse Camille s’est vautrée comme une pauvre souillon et a déchiré sa robe au passage. Alors oui, elle explique tout et cela peut être instructif pour celles qui cherchent des techniques pour se faire vomir, mais contrairement à un roman, un vrai, on ne peut s’empêcher de penser que cette « Camille » n’est pas un personnage mais une femme, une vraie, qui vit dans notre monde, dans notre société, qui existe, belle et souriante, fière d’être anorexique.

« Je suis une personne normale et vomir est un mode d’expression comme un autre. (…) On a toujours le choix dans la vie et mon choix je l’ai fait : j’appelle ma mère tous les jours pour lui dire que je l’aime et qu’elle ne s’est pas trompée. Je préfère être une princesse sous Xanax plutôt qu’une poissonnière qui croque des bonbons à l’eucalyptus. (…) Aujourd’hui, je vomis de temps à autre, je vomis, encore et toujours, mais je ne suis pas triste et je ne suis pas une victime, je ne l’ai jamais été. (…) Se faire vomir n’a jamais empêché quiconque d’aimer et d’être aimée. Une femme sur cinq le fait. Je ne suis pas seule, et je ne me cache plus. »

La dernière page clôt tout éventuel débat ou porte de sortie en montrant la mère de Camille gronder la petite sœur parce qu’elle mange trop de riz et Camille heureuse d’être légère comme une plume et de jeter les restes de son assiette.

Alors, pourquoi, si cela avait été une fiction, cela ne m’aurait pas tant mise en colère ? Parce qu’il se serait agi d’un personnage, que l’auteur aurait pu expliquer qu’elle s’en servait pour dénoncer les ravages de cette maladie, parce que j’aurais pu y mettre de la distance.

Mais non. Ce sont les faits. Il existe cette femme, qui me dit, qui nous dit que l’anorexie c’est funky, qui élargit ce champ de vérité à l’ensemble des autres femmes (la dernière phrase citée passe du subjectif à une généralité), qui revendique le vomissement comme une norme possible, qui diffuse un message.

Je suis en colère car ce message peut être dangereux et que rares sont les critiques, à l’époque, si je me souviens bien, qui ont relevé cet aspect du livre.

Je suis en colère car je ne sais pas ce que j’aurais pu penser en voyant la sublime Camille flotter sur son nuage de bonheur et de minceur me livrer ses bonnes paroles quand j’avais 15 ans et que je ne voulais plus manger.

Je suis en colère car ce livre ne me laisse pas le choix, en tant que lectrice, puisqu’il ne s’inscrit pas dans la fiction.

Je suis en colère car il m’a piégée en se disant roman alors qu’il ne l’est pas.

Je suis en colère car il me met en position de voyeuse et pas de lectrice.

Je suis en colère car je n’ai pas d’autre option, au final, que de le laisser tomber par terre en grognant « autodafé » et en espérant que les personnes qui le liront sauront le lire « intelligemment ».

Je suis en colère car je ne veux pas que ce livre soit « interdit » ou condamné, mais parce que j’aimerais juste qu’il soit pris pour ce qu’il est : le témoignage d’une fille mal dans sa peau qui souffre, quoi qu’elle en dise, et qui ne peut pas s’en rendre compte car elle est tombée dans le tourbillon de l’anorexie.

8 commentaires
  1. unkle16

    Comme je n’ai pas lu le bouquin… ca va être compliqué. je vais donc plutôt commenter ce que tu écris.

    je comprends bien ta colère mais je comprends aussi son propos. Avoir honte d’être boulimique-vomisseuse ne changera pas la maladie et on le restera. Soutenir aux anorexiques qu’elles sont si moches (et donc qu’il faut qu’elles grossissent) sinon personne ne tombera amoureux d’elle est un mensonge, certes pieux.
    Sans valoriser la maldie, il ne faut pas non plus, je crois, en avoir honte.
    Alors je ne sais pas si ses propos seraient qualifiés de pro-anorexique. Tu connais mon amour du vomi, je vais éviter de lire ce truc ;o).

    « La dernière page clôt tout éventuel débat ou porte de sortie en montrant la mère de Camille gronder la petite sœur parce qu’elle mange trop de riz et Camille heureuse d’être légère comme une plume et de jeter les restes de son assiette »
    c’est peut être aussi ce qui est à noter. Plus que la boulimie vomisseuse, le bouquin ne traite t il pas des rapports mère-fille et d’une mère dévorante au point de ne pouvoir être aiéme d’elle que si on est maigre et vomisseuse ?

    ps pour le roman… entre Beigbeder, l’autre écervelé à cheveux blonds ébouriffés, on est habitué aux pseudos romans non ?

  2. Gav

    arf bah moi je comprend sa colere…c’est une maladie, et on ne peux pas rendre gloire à une maladie sans risquer de la banaliser ou la rendre mode, « quoi tu vomis pas…t’es pas in t’es out… », combien de gamines vont se dire….. »voila c’est la solution, la preuve y’a un livre explicatif…..un super documentaire…. »
    bref c’est deroutant…..on doit juste ressentir le malaise de l’auteur/exhibiteur.

  3. Pénélope (Auteur)

    Unkle, que dire ? Oui, je suis tout à fait d’accord avec toi.

    La honte, le dégoût de soi, cela n’aide en rien à la guérison d’une anorexique. Ce qui me met mal à l’aise dans ce livre, c’est cette revendication, cette façon de magnifier l’anorexie, de dire sans cesse (c’est récurrent dans le texte) qu’elle est une princesse parce qu’elle est maigre et que c’est grâce à l’anorexie.

    Dans ce témoignage, elle refuse de se soigner, va chez un psy conseillé par sa mère justement, spécialiste de cette maladie, et finit par l’envoyer paître parce qu’elle est FIERE d’être anorexique.

    Alors, je ne sais pas. Peut-être que s’il y avait une prise de conscience, une phrase qui dit « oui, je vais jusqu’au bout de mon délire, de ma maladie, parce que j’en ai besoin, parce que je ne peux pas faire autrement », cela m’aurait rapprochée de cette femme. Mais non. Rien. Rien que cette fierté.

    L’autre paradoxe, c’est qu’elle ne parle pas assez de sa mère, ne creuse pas sa relation que l’on sent fusionnelle et basée en effet sur le culte de la minceur, avec elle. C’est aussi en cela que pour moi, ce n’est pas un roman, mais un témoignage. Il n’y a pas d’introspection, pas de mise en perspective.

    Il est évident que cette nénette a un problème avec sa mère, mais il n’est qu’effleuré dans le livre, et c’est bien dommage, cela aurait donné de la profondeur et une vraie densité littéraire à ce texte, peut-être…

  4. unkle16

    Oui je vois mieux ce que tu veux dire.
    On voit beaucoup cela sur les blogs de pro-anorexie ; elles sont au dessus de la masse, libérées des contingences matérielles.

    « C’est aussi en cela que pour moi, ce n’est pas un roman, mais un témoignage. Il n’y a pas d’introspection, pas de mise en perspective. »
    je crois que très malheureusement c’est ce vers quoi beaucoup s’acheminent. je ne sais si c’est Internet qui l’a amené, mais cette idée de croire que toute vie, tout témoignage est passionnant, forcément utile à faire partager, est assez inquiétante.

  5. des blogs pro-anorexies ?!!
    t’as un lien Unkle ?!

  6. johnsmith

    Ca me fait me demander :
    est ce que ce livre a eu un peu d’écho parceque la fille, pardon, la princesse, est jolie ? Ca serait évidemment grave, et poserait celui de l’identification de jeunes filles ou femmes à un modèle médiatisé un peu déviant.
    A condition que la lecture de Pénélope soit juste. Par curiosité, j’ai fait un tour sur la toile pour lire ici et là, critiques et commentaires. J’y ai lu ici des remerciements de la part d’unetelle pour la prise de conscience que ce livre lui avait permis de faire, ici ou là que c’et un très beau livre blabla, ou encore là bas que Camille est énervante de par son narcissisme.
    Et j’ai cru aussi comprendre qu’elle est tout de même plus ou moins sur le chemin d’une lente guérison ?
    Je crois bien que je vais devoir lire ce livre pour me faire une opinion; ou pas (le lire et tant pis pour l’opinion, je choisirai un vrai ‘roman’ ^^).
    Cette mode du « je mange des nouilles donc je vous en fait part dans cet ouvrage » est vraiment vilaine. La question de savoir si l’internet l’a amené est intéressante. Intuitivement, j’aurais pensé que non, la télé, par exemple, regorge depuis longtemps de programmes basés sur ce concept. Mais en écrivant ceci, le doute se pose et je me dis qu’il faudrait sans doutes approfondir.

  7. Pénélope (Auteur)

    Non, Johnsmith, à moins que tu aies 2h à perdre, lis plutôt un vrai bon roman ! Il y en a assez comme ça !

    Je me suis attardée sur celui-ci justement car elle avait reçu beaucoup de presse à l’époque, que ce sujet m’intéresse, mais aussi parce que je bosse là-dedans et que j’aime bien voir quels sont les jeunes auteurs (même quand ils ne sont pas jeunes :)) qui percent…

    Donc, bon. Ce que tu dis est très intéressant, et putain, ça me fait mal, mais je pense bien que le processus de promotion de ce bouquin a évidemment été basé sur le fait que Camille est très jolie, qu’elle est entrée au Cours Florent au moment de la sortie de son livre, qu’elle veut devenir, je cite « une grande actrice ».

    C’est très dommageable tout ça. Très fatigant cette mode du « le vous raconte ma vie donc c’est passionant », cet intérêt pour un auteur parce qu’il a une vie sulfureuse ou qu’il est exquisement beau alors que sa prose est mauvaise…

    C’est dommageable parce que cela laisse encore moins de place aux « vrais » créateurs, à ceux qui effectuent un réel travail sur leur écriture, qui ont un beau talent mais pas forcément une belle gueule, qui ont une femme et 2 gosses et pas une vie de bohème. Evidemment, avec ceux-là, on ne peut parler que de leur oeuvre, de leur point de vue sur le monde, et pas de leur cul.

    J’aime bien les culs, attention, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit ! Et s’ils aidaient à vendre du Fitzgerald, au point où on en est, je ne serais pas contre… :)) Mais bon. Ce n’est vraiment le cas en ce monde.

    Alors après, tout se complexifie… C’est une problématique globale : les éditeurs n’ont qu’à arrêter de surproduire à tour de bras et de sortir ces bouses… Oui, mais sans le succès des bouses, on ne pourrait pas financer les très bons livres qui se vendent moins… Et s’ils se vendent moins, c’est aussi parce que le public ne suit pas… Mais s’il ne suit pas, c’est parce que les media ne s’en font pas l’écho… Mais si la TV parlait de vraie littérature à heure de grande écoute, elle perdrait de l’audimat… Etc, etc, etc… C’est sans fin.

    Non, je m’arrête juste à cette falsification : on écrit « roman » sur la couv, on me dit « roman » dans l’intro, et bam, publicité mensongère, un témoignage, douteux de surcroît.

    Quant à savoir si notre chère princesse est bel et bien sur la voie de la guérison, je sais pas… Sur la photo la plus récente d’elle (j’ai pris celle qui correspond au moment de la sortie de Thornytorinx), on dirait qu’elle va s’évanouir tellement on voit ses os…

    Enfin, en ce qui concerne internet… Cette mode de « je te raconte que ce matin, j’ai bouffé une pomme et c’est trop de la balle », vient peut-être de plus loin, de l’auto-fiction qui a selon moi dérapé et permit l’ouverture d’une brèche moins intéressante… Les blogs pro-ana sont plus récents par exemple.

  8. N’ayant pas non plus lu (mais bon après ceci, je crois que je vais me replonger dans la foire aux vanités, l’humour y sera moins sale…)je ne peux que saluer ce nouveau genre de rubrique sur pingoo, non seulement ton style reste quelque chose de très très agréable, mais en plus les critiques sont constructives . J’ai honte de le dire pour ce que ça te vaudra d’heures de mauvaise lecture, mais j’ai hâte de lire le prochain autodafé de pénélope!(vu le ratio de bons livres/mauvais livres je pense cependant que ça ne saurait tarder)

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